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   L'ours harcele
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   Deux desastres
   Epilogue
 
 
 Deux desastres
 

"Vous voulez savoir pourquoi il est stupide d'attquerJalalabad ?
Parce qu'il est stupide de perdre dix mille hommes...
Et si nous la prenons quand meme, qu'est -ce qui arrivera ?
Les Russes bombarderont notre merdier, voila ce qui arrivera”
Abdul Haq, commandant moudjahidin, mai 1988,
Robert U. Kaplan, Soldiers of God, 1990

Vers 10 h 30 d'un clair matin ensoleille au debut d’avri} 1988, ‘a yule de Itawalpindi fut secouée par tine explosion colossale. Beaucoup de gens pensèrent que linde avait attaqu le Pakistan, ou quon avait fait sauter notre bombe atomique ou notre centrale. Un immense champignon de fumée noire s’elevait dans lair a des milliers de
mkres. I annonçait le debut dune pluie de roquettes et de missiles qul data mute Ia journée. Pendant les deux jours suivants on put entendre I fracM er tes d&onations des explosions secondaires. A douze kilometres de là, des gens furent touchEs par des roquettes qui, nEtant pas armées Lart heurcusement, nerplosèrenc pas. Tout le stock darrnes et de muni dons de 1’!SJ pour !‘Afghanistan avair sauté au camp dOjhri — 1 manes. Pris de 30.000 roquettes, des milliers dobus de morriers, des millions de cartouches pour armes iégeres, dinnombrables mines anti char, munitions pour canons sans recul et missiles Stinger furent aspires dans Ic plus spectaculaire et le plus devastateur des feux dartifice que le Pakistan alla probablement jamais voir.

Ce fut 1 chaos absolu. Pendant un moment, les routes autour du camp furent couvertes de gens, de bicyciettes, de charrettes et de voi rures, tandis que le sot Etait jonchE de caclavres ou de mourants. I y eut prés de 100 morts et plus de 1.000 blesses, dont cinq membres de iiSI tués C une crencaine de blesses.

Du point de vue des ennemis du Djihad, Ic moment érait parfaite ment choisi. Quelques jours plus tard, les Soviétiques allaient signer les accords de Genève et Ic mois suivant commencerait ‘cur retrait d’Afgha nisran, en sachant que les Moudjahidins éraienr privés dun seul coup de mutes leurs reserves de munitions. Lexplosion se produisit a un moment o ie dep& était p 1 craquer en &it, i était surcharge par quatre mois de fournitures au moms. Lorsque je me trouvais a Ojhri, nous essayions de conserver les stocks au niveau Le plus bas possible, utilisant I camp comme une installation de transit aver des expeditions journa lières vers Peshawar. Le nouveau système du general Gui consisant a condirionner des cargaisons spéciaies composées des différents types darmes et de munitions pour les nombreux commandants exigeait que Ion accumule a Ojhri tous les types de fournitures. Ce nest que lorsqu’on avair srocké chaque type en quanriré suffisante que lot, pouvait confecüonner les cargaisons particulieres. Comme Ia panic du pipeline dévolue a La CIA était irrégutiere, certains articles particuLiers rnanquanc souvent dans les envois, les délais a Rawalpindi étaient inevitablement longs. Cette lois-là, des centaines de cargaisons devaient rester au depot durant des semaines. Les choses étaient aggravCes par je fait que, durant les trois mois précCdents, les cargaisons destinCes directement aux com mandants I La frontiêre avalerit Cté retenues a cause des rigueurs de l’hiver. Au moment exact ob les Moudjahidins s’attendaient a cc que leurs reserves épuisées soient reconstituées pour le debut des operations de prinremps, i ny avait plus rien. S’il s’agissait dun sabotage délibérC, cétait un coup de maître. Avant que Ia dernière roquette ne soit retom bee, les accusations et fes recriminations aLlaient deja bon train. Comment cela avait-il Pu Se produire ? Pourquoi avait-on stocke autant de munitions dans une zone a ‘a population si dense ? Qui Ctait respon sable ? Les autorirés civiles, menCes par le Premier ministre, b1a l’artnée et VlSI. L’armée accusait l’ISL dincompétence coupable, et f’armée, comme Le Premier ministre, Se retournaient contre I généra! Akhtar. 11 y avait plus dun an quit avait quitté VlSI mais il était celui qui avait autorisé que Ion fasse d’Ojhri I principal dépôt d’armes pour I Djihad i devair donc sobir Je blame, cest du nioins Ce que pensaient ceux qui l’accusaient. Le &it que I President, comme Ic Premier minis tre connaissent i’emptacement du camp, qu’il Laient visité sans faire aucune objection sur ses aléas, était opportunCment oublié. C’étair l’occa sion idéale pour abartre Ic general Akhtar, coridamner l’armée et lIST. Le Président Zia, qui étair roujours chef d’etat—major de l’armée, navait dautre solution que de prendre Ia defense des militaires. Ses relations avec Ic gouvernement civi étaient déjà tendues, de sorte quil ne pouvait se ranger docilement d cOté des accusateurs de I’armée et de 1151. II sou tint ses généraux, Akhtar et Gu en particulier. Le gouvernement Se servit de cette tragédie pour pousser crop loin son opposition aux mili taires. Quelques semaines plus tard, lorsque le Premier ministre eut centé de bloquer Ia promotion de certains généraux et réclame que les resultats de route enquête fussent rendus publics, ii flit renvoyé par Zia, qui en profita pour dissoudre les assemblées, nationale et provinciales.

Un tribunal militaire d’investigation hit immédiatement constitue pour enquêter sur le desastre. I était présidé par le lieutenant general Lmran Khan, commandant le corps d’armée de Rawalpindi. Celui-ci nétaic pas ravi de cette mission. Je suis certain qu’il ne savaic que faire, car il était poussé dans une direction par le Premier ministre et tire dans une autre par le President. Je crois que Ic premier voulait que ion bMme le général Akhtar tandis que le second insistait pour que tout soft Ccouffé akIn de ne pas designer de coupable. Le résulcat mt qu’Imram Khan res tait hesitant, Ce qui rendait fürieux en méme cemps ses supérieurs, civil et militaire. En fin de compte, Ce qui nest peut-être pas surprenant, le tribunal aboutit a une conclusion qui nincriminait personne. Je ne sais avec certitude si lexplosion fut atttribuée a un accident ou a un sabotage car les conclusions de Ia cour ne furent jamais rendues publiques. Mais je sais que personne na eté puni. Les généraux Akhtar et Gui poursuivirent tous deux leur carriere. Ce fut le Premier ministre qui perdit sa place.

Je fus cite comme témoin a l’enquete mais ne fus pas très impres sionné par ses methodes ni par ses morth. Toutefiis, quelques Faits ftn damencaux apparurent. Un feu avair pris dans une des caisses contenant des roquettes égyptiennes, qui avaient ete envoyées a VlSI par Ia CIA pour essais avant de les fournir aux Moudjahidins. Contrairement toures les regles de sécurité, ces roquettes avaient etC armées avec leurs fusées par les Egyptiens avant lexpédition. Une caisse tomba a terre, soic a Ia suite dune fausse man de i’équipe de déchargement dans le magasin, soft quune faible charge explosive alt provoquC la chute. I y cut alors une petite explosion qui provoqua lincendie. A cet instant, plu sieurs personnes du magasin ayant ére blessées, le personnel proche Se précipita pour les secourir et ‘es évacuer. I fly eut aucune tentative pour &eindre le feu qui venait de prendre car chacun Ctait trop occupé a trabs porter les blesses. Au bout dune dizaine de minutes, l’entrepôt tout enrier sauca dans un gigantesque coup de tonnerre.

Quant a La cause, ii ny euc, a ma connaissance, aucune réponse definitive. Ce pouvait être un accident autant quun sabotage. Si c’était un accident, ii ne pouvait pas Se produire a un pire moment si Ion Se rCthe a ses effers sur La poursuite de Ia guerre. La these de I’accident était étayée par Ia chute des missiles égyptiens déjà armés due a une fausse maneuvre lun deux explosa en tombant, causant un debut dincendie, peut-&re dans Ia caisse en bois. Personne ne sattaqua au feu car tous étaient trop occupés avec les blesses, Ce qui lui permit de prendre et de declencher lexplosion principale. Ce n’était pas Ia premiere Ibis qu’il y avait Ic feu a Ojhri.

Un an auparavant presque jour pour jour, le feu avait pris dans le même magasin de munitions. Cette fois-la, ii était dA a Ia fuite et a linflammation du contenu de vieilles grenades au phosphore blanc datant de Ia seconde guerre mondiale. Le sous-officier de service avait enfonce Ia porte et trainé a l’extérieur Ia caisse en cause sans prendre aucune garde a sa propre sécurité. Le feu ayant eté éteint, il ny cut aucu- ne explosion. Lenquête avait recommandé de redoubler de precautions. Le personnel dOjhri était donc conscient des dangers dincendie et de Ia nécessite de les combattre.

Ceux qui pensaient qu’il sagissait dun sabotage basaient leurs arguments sur le fait que celui-ci était possible, et, Ce qui était peut-être aussi important, sur Ic choix du moment ideal, sur Ia stupeuiante Coinci- dence qua Ce moment Ic dépôt navait jamais eté aussi plein, que ics Sovietiques étaient sur Ic point de Se replier et quits désiraient le faire en étant harcelés le mains possible, et que loffensive de printemps des Moudjahidins dépendait de ces fournitures. La these du sabotage pen- chait pour le fait que les roquettes auraient été trafiquees en Egypte Cu au Pakistan, peut-être a Ia demande du KGB. Une lois entrcposées dans le dépôt, un système d pouvait être déclenché distance par quelqu’un a I’extérieur du camp. Ou encore, Ic detonateur pouvait avoit été place par quelquun qui avait accès au magasin. Celui-ci Ctait garde 24 heures sur 24, danc aucune personne Ctrangère ne pouvait y pénétrer. En cc cas, lexplosion initiale, qui avait Cause La chute de Ia Caisse, pou- vait avoir éte déclenchée par un mécanisme d’horLogerie, ou par une corn- mande a distance.

Sil y avait eu sabotage, les Soviétiques en détenaient le mobile le plus evident, mais, aussi tire par les cheveux que cela puisse paraltre, les Americains avaient aussi des raisons pour soubaiter que Ic retrait sovié- tique ne flit pas interrompu. Ainsi que je lai souligné, leur politique Ctair en train de Changer, its désiraient désormais un compromis, ils you- Iaient empêcher les fondamentalistes de gagner Ia guerre, et de Ia sorte, voir les Moudjahidins privés de munitions au moment critique corres- pondait bigrement icurs objectifs. Le doute que, peut-€tre justement, les Etats-Unis n’étaient pas entièrement innocents est renforcé par le fait que l’explosion flu suivie par Ia reduction de leurs fournitures darmes.

Sils lavaient réellement voulu, je suis sür que dénormes efforts auraient éé fair pour rEapprovisionner te camp Ojhri. 11 ny en a aucune trace en réaiite les fournirures supplénienraires narrivèrent qu’au znois de d&embre suivant. La CIA savait quenvoyer des armes a cette époque de l’ann équivalait a ne rien faire parvenir effectivement aux MoudjaFiidins durant les trois mois suivants, au moment oü les Soviétiques seraient par ds. Tout s’éclaire un peu crop netrement. Pour moi, Ia destruction de routes les reserves d’armes et de munitions des Moudjahidins est un des tournants decisifs de La guerre. Au moment même oü les Soviétiques d&ersaient en Afghanistan des armes et des équipements a un niveau sans précédent, les Moudjahidins &aient privés des moyens dentre prendre route operation prolongée o a grande echelle. Les gens de lIS demeuralent en état de choc pour un bon moment. Its ne récupéraient pas suftharnment pour dresser des plans stratégiques pout emporter une victoire sur le terrain, soit pendant, soit après I retrait soviétique. Une p&iode cruciale était gaspillée. Pour atteindre La victoire I laquelle tout I monde s’artendair, i trait vital que Ia période du retrait fur uriliséc pour programmer, entrainer, coordonner et combler les besoins logis tiques des Moudjahidins en différentes parties de I’Afghanistan. Ces acti vités auraient di être menées en accord avec une strategic militaire refit- chie c &re achevdes avant I’entrEe tie Ihiver. Rien tie La sorte ne se produisit. Cest au moment oti VlSI commençait a donner des signes de retablissement que lavion du Président Zia fur saboté, tuant Ic géntral Akhtar en même temps que lui. En lespace de six mois, le général Alchtar avait été retire de 11Sf, Le camp dOjhri dttruit, ie Président assassint, de même quAkhtar er d’aurres officiers généraux, cc les Etars Unis faisaient savoir explicitement quits navaient plus désorinais beau coup d’enthousiasme pour soutenir Ic Diihad.

Dans ces circonstances ía rtponse Etait censCe être ía prise de Jalalabad.

Vers Ic debut de 1987, Ic gCnéral Akhtar et moi étions certains que I dépatt des Sovietiques d’Afghanistan n’était plus quune question de temps. L986 avait été I’annte du discours oft Gorbatchev avait mis son c 1 nu, o ii avair propose un rerrait tie ses troupes éche sut quatre ans, oft six regiments s’éraient effecti-vement replits et oft ie Stinger avait fait son apparition sur Ic terrain. Nous commençâmes a dis cuter d’une stratégie opérationnelle pour rCpondre a ces tvènements et arnener Ia guerre 1 uric heureuse conclusion après le depart ties Russes. Les relations du gtnéral Akhtar avec les Amtncains étaient quekjue peu fraiches et protocolaires. 11 me dit en plusieurs occasions quit ne Se fiait pas aux Américains pour continuer a soutenir sincèrement I Ojihad si les Soviétiques sen allaient.J’avais tendance a écre de cet avis car je connais sais leur antipathie pour les fondamentalistes et leur désir de coir a Kaboul après ‘a guerre un gouvernement narionalisre modéré.

Une des d its plus difficiles qu’ait a prendre un chef de par tisans une fois que ses forces commencent a avoir I dessus est le moment précis c I campagne o II doit prendre I’offensive, d ii dolt passer cit Ia guérilla a La stratégie et a Ia tactique conventionnelles. Cest une question cit perspicacicé. 11 dolt évaluer avec soin Ia situation de l’ennemi. Celui-ci est-il suffisamment affaibli, numériquement et matérietlement ? Est-il dEmoralisé, mine de lintérleur ? Manque-t-iI des moyens de conserver ses unites convenablement équipées ? Si Ia réponse a ces questions en positive, alors peut-&re le temps est-il venu de transformer los partisans en combattants classiques. Mais avant de faire ceta, le chef dolt aussi exa miner ses propres forces. Ses hommes sent-its suffisamment entratnés pout adopter les attaques conventionnelles coordonnées, et si oui, jusqu’à quel niveau ? Possedent-its un bon soutien darmes lourdes ? Peuvent-ils faire face a Ia maitrise probable de lair par lennemi ? Les groupes disper sés peuvent-its être ravitaillés, concentrés, puis coordonnés pour partici per des attaques densemble ? Si Ia réponse en encore affirmative, ators, est-il probablement temps de lancer loffensive qui Va emporter Ia déci sion finale.

L’histoire militaire offre de nombreux exemples e le chef de Ia guérilta, passé trop tot a ‘a phase conventionnelle, reçoit une sCvère raclée qui a pour résulrar de retarder Ia campagne pendant des mois, ou inême des années. Le général Giap commit cette erreur centre les Français peu après 1950. Au d cit 1968, au Vi&-nam, l’offensive communisee d Ter échoua, avec des pertes de près de 45.000 hommes, car ses attaques furent ma coordonnées, ses communications défaillantes, I’armée vi& namienne du sud combattit correctement, elte n’était pas demoralisée, pas plus que La population. Les Américains perdirent, comme les Français, mais le haut commandement de leurs adversaires avait mat eva tue Sc moment de faire monter les encheres.

En érudiant cette question, le général Akhtar et moi décid que, même en labsence des forces terrestres soviétiques, ii serait trop risque de passer a une stratégie convenrionnetle. Avant le depart de 1151 du générat, nous avions établi une stratégie opérationnelte a appliquer pendant et après I retrait soviCtique. Son objectif était L’effondrement de Kabout. Si Ia population de Kaboul, si l’armée afghane de Kaboul abandonnaient Ia lutte, Ia guerre serait gagnée mais nous ne pensions pas que cola surviefi drait a Ia suite dune attaque directe. 11 fattait isoler Kaboul, laffamer, Ia laisser sans carburant, sans hornmes et sans munitions Ia garnison clevait être démorallsée et privéc des moyens de se barrio. Aiors, er seulement a Ce point, nous étions certains quits Se rendraient o se retournetaienc contre teurs dirigeants communistes. Nous ne pensions pas que fes Moudjahidins fussent probabiement jamais prêts pour une guerre conven rionnelle, ni même que e fin obligaroire. Nous pensions quil failait poursuive Ia seratCgie des mi de coups daiguille, mais en mertanc [ stir ICabOUl et ses tignes de ravitaillement.

MAP p-291

La carte if 22 montre cc que nous avions en tête. Kaboul devair être cerné par des bases moudjahidins d’oi partiraicnc de continuetles attaques. Koh-i-Safi servirait de base principale pour nos efforts contre l’aeroport de Kaboul, qui devait être rendu inutilisable. Une série de positions de blocage devait être établie le long des principales routes de communication, de Ia frontière sovieto-afghane vers Kaboul et Kandahar pour ôter tout soutien logistique au régime afghan. Les positions de blo- cage les plus puissantes devraient Se trouver autour du tunnel de Salang, goulot d&ranglement pour Kaboul. Nous comptions que ‘a menace sur c point drainerait hors de Kaboul des éléments destinés a dégaget Ia route, Ce qui nous fournirait de bonnes occasions d’embuscades. Enfin, les Moudjahidins contiendraient et fixeraient, sans les attaquer ni tenter de les prendre, toutes les garnisons afghanes restantes.

Nous ne pouvions bien entendu pas decider du moment oti nous nous mettrions en position car U dependait du calendrier de repli des Soviétiques, du temps (en hiver) et de notre capacitC a mettre en place au bon endroir Ics équipements nCcessaires. Avant que nous puissions pous ser cette strategic plus avant, Ic general Akhtar quitta VlS et je pris ma retraite en aoüt 1987. Avril 1988 fin Ic mois du dCsastre du camp dOjhri Ic tetrait soviétique commença I mois suivant le Président Zia et le général Akhtar périrenc dans laccident d’avion en aoür ; les Etats- Unis commencèrent a réduire les fournitures d’armes Ihiver 1988-89 fut particulièrement rigoureux. Les Sovietiques s’étaient retires vets Ia mi-fevrier 1989 et en mats les Moudjahidins se mirent a Ia guerre con- ventionnelle par une attaque a grande échelle, non point sur Kaboul, mais surJalalabad.

Pourquoi une telle attaque füt-elle lancée ? Pourquoi n’existait-il aucun plan stratégique pout finit Ia guetre après le depart des Sovietiques ? Ii est malaise de tépondre a ces questions. Une explication par- tielle reside dans I’euphotie, l’exultation qui s’emparèrent de tous a la perspective dune victoire facile et imminente. Les Chefs et les comman dants moudjahidins commirent sans doute lerreur fatale de considéret que Ic gouvernement communiste seffondterait vers I milieu de 1989, et que, sans Ia presence des Soviétiques, sa d était inevitable. Cette attitude fin aggravée pat le fait que ‘a plupart des Moudjahidins ne pen- saient plus qua faire des projets pour l’apres-guerte et des matxruvres politiques. Le gouvernement provisoire afghan avait été formé en decembre 1988 et siégeait a Peshawar. Bien quil ne fin pas reconnu par Ia communauté internationale, ses membres Se voyaient déjà sur Ic point de prendre Ic pouvoir en Afghanistan quelques mois plus tard. La poli- tique de Peshawar devint plus importante que les operations militaires. Alors que Ia guerre était loin d’être gagnCe, lopinion qui prévalait étaic qu’il fallait absolument se trouver a Peshawar, pour s’assurer un poste dans le gouvernement provisoire, plutôt que de risquer sa vie et sa sante sur le terrain.

Le gouvernement provisoire, qui était en fait controlé par les septpartis, soutenu par le Pakistan, apparemment avec Ic renfort de ISI, choi sit Jalalabad comme premier objectif de sa stratégie poscsoviêtique.ll sagissait dune attaque classique contre une cite importante (mais pas contre Ia ville-cle de Kaboul). On pensait que I temps était venu daban donner Ia guerre de partisans. Jalalabad était une cible tentante car elk Se trouvait tout près (50 kilomètres) de la frontiere du Pakistan, au Bec de Perroquet. Cela voulaic dire que les renforts moudjahidins cc les fourni tures pourraient étre acheminés rapidement et facilement vers Ic front. Une route importante menait a Peshawar par Ic col de Khyber. Une vic wire permet an gouvernement provisoire de Se transporter aisément a Jalalabad. On pourrait alors proclamer qu’une panic du territoire afghan érait liberée et qu’un nouveau gouvernement sy était êtabli. Les objectifs poliriques avalent une certaine valeur mais leur accomplissement dépen daft du succès des armes. Les Moudjahidins seraienc-ils capables d’assiéger et de prendre dassaut Ia cite, et dans l’afturmative, l’armée afghane seffon drerait-elle, on serait-elle seulement écrasée ? Par dessus tout, Ia perte de Jalalabad entraineraic-elle par suite celle de Kaboul.

Je crois que Ic général Gui en arriva a se persuader Iui-méme que Ce projet était judicicux sur le plan militaire, en panic sous linfluence de ses jeunes coliaborateurs, en partie sous celle des chefs de parris, et égale ment sous Ia pression du gouvernement pakistanais qui voyait là un moyen de renvoyer en Afghanistan tous les policiciens de Peshawar ainsi
que leuns innombrables partisans. La capture facile de garnisons plus petites a Banikot, Azmar ec Asadabad dans Ia vallée du Kunar ajouta a l’exces de confiance des Moudjahidins.

Par contraste avec Ia strategic militaire douteuse des Moudjahidins, celle des Afghans était simple et same. Pour survivre, its devaient saccro cher Kaboul et si possible aux principaux centres de population cc bases militaires. La carte n° 22 explique leur situation stratégique. Pour réussir ils devaient concentrer teurs ressources en hommes et en muni tions et ne pas soccuper de Ia chute eventuelle de postes mineurs. Ils devaient conserver leur capacicé de renforcer leurs positions importantes par voie aCrienne si nécessaire, et par dessus tout sassurer que Kaboul fiat approvisionnée en nourriture et en ftiurnitures militaires.

Les Soviétiques conrinuaient a fournir un soutien logistique plus que généreux. Bien que pen de leurs conseillers flissent restés sir place, lAfghanistan demeurait leur guerre, de même que le Viêt-nam était resré tine guerre américaine, après quiis eussent laisse leur allié se débrouu tout seul. L’argent et le materiel arrivaient en grandes quantités. La guerre pouvait Se poursuivre grace aux rransfetts massifs d’arnies er d’eguipe ments laisses sur place, autant que par i’effort énorme de réapprovisionne merit. En 1988, Its Soviériques laisserenr a leut depart plus cit 1.000 vélii cules blind On estime que durant les six premiers mois de 1989, un milliard er demi d’equipements militaires fut transfér an régime de Kaboul, incluant 500 missiles sol-sol Scud. L’armée afghane avait encore une écrasante supériorité en Ce que j’appelle les rrois A” — Arme blindS, Artillerie et Aviation. Si tile pouvait utiliser ces atouts dans La bataille, si cUe pouvait Les coordonner efficacement, alors Les Moudjahidins seraient battus. Les Moudjahidins avaient linitiative, mais Al fallait quils i’emploie autant sur le plan strategique gut sur Le plan tactique.

En mars 1989, les Moudjahidins avaient rassemblé près de 7.000 hommes dans its collines autour de Jala Néarnnoins, Leur attaque imminente ne pouvait bénéflcier de Ia surprise car elie avait ét annon cée avec trop de publicité. La garnison de Jalaiabad savait Ce qui alla arriver et avait pris les precautions nécessaires. La liC Division avait été envoyée en renfort, ainsi que dautres unites que Ion avait déployCes dans un périm de defense, Des bunkers, des barbelS et de vasres Champs de mines entouraient Jalalabad. Les defenses extétieures séten daient jusqu’à 20 kiiomètres de Ia yule, en particulier vers lest. La route n 1, le lien avec Kaboul, était protégée par de nombreux postes sur mute sa longueur. La carte n° 23 représente le plan approximatif des defenses afghanes ainsi que les principales particularirés topographiques dimporranCe tactique.

L’attaque moudjahidin cornmença au debut de mars par un assaut frontal direct de lest, en remontant La vallée de Ia rivière ICabouL et sur les deux côtés de La route n° I. Le premier objectif était La position Samarkel, sur Ia route a i 2 kilometres au sud-est de Jalalabad. La cohue des combatrants se ma sous It couverr dun dense barrage de roquettes, mortiers er mitrailleuses. Leur élan initial et leur enthousiasme les potta en avant. La cr orientale de Samarkel tornba puis peu de temps après it petit village lui-merne. Bientôt, Le terrain d’aviarion, a trois kilometres seulement de La yule, fht pris par des guerriers ivres de joie poussant leur cri de guerre. Cette avance fur conduite par piusieurs chars T-55 qui avaienr été captures, montés par des guérulleros. Je presume que Ce fiat Ia seUle bataille de chars de toure Ia guerre. Le SUCCèS des Moudjahidins fut de courte durée, car l’emploi coordonné des trois A” Its reconduisit hors de ‘a piste.

Map p-295

La bataille tomba graduellement dans une impasse, avec de plus en plus de Moudjabidins aspires dans le combat, mais incapables de coordon ncr leurs efforts et gaspillant des vies humaines qui ne faisaient qu’accrottre l’échec au lieu de l’éviter. Bien quil y eut près de huit com mandants de haut grade déployés avec leurs groupes, il ny avait aucun chef supreme qui puisse exiger Ia discipline ou concevoir un plan tactique judicieux. Les attaques étaient menées invariablement de jour, les Moudjahidins Se transporrant au petit matin a pied ou a bicyclette vets les lieux du combat pour une journée de lutte, puis retournant au crepuscule dormir dans les villages abandonnes de Ia riche campagne environnante.

Depuis le debut, un flot régulier de réfiigies misCrables, vieillards, femmes et enfants, Se tratnait vets le Pakistan. En juin, 20.000 y étaient arrives. Pendant cc temps, Ic siege de Jalalabad sérernisait, les Muja hidins Se révélant incapables d’exploirer leur succès initial. Un des fac teurs décisifs ic lechec des assaillants était le manque de cooperation entre les commandants. us attaquaient quand bon leur semblait, sans avoir I’idée de concentrer et de coordonner leurs efforts. Ainsi que Ic disait un commandant exaspéré, cite par Ic Sunday Times, I ny a aucune coordination. Quand, dun côcé, les Moudjahidins attaquent Ct maintien nent ‘a pression, de i’autre cOre, les Moudjahidins continuent a dormir. Cette absence dun plan densemble conduisit a de nombreux contre temps. La route vitale vets Kaboul, qui, après Ia fermeture de l’aCroport, était pratiquement Ia seule vole pour les renforts Cr les approvisionne ments vers Jalalabad, fur prise par les partisans. Mais au lieu dinrerdire cette route de maniere permanent; les Moudjahidins y mettaient des groupes a tour de rOle, ce qui permettait aux convois ennemis de conti nuer a sy faufiler.

Tout au long davril, de mai et de juin, Ia position des Moudjahi dins empira graduellement. Au bout de quelques semaines, on se trouva I court de munitions. Lenorme dépense, er parfois le gaspillage, des pre miers jours navait rien arrange. Les envois américains étaient toujours en grande partie au-dessous du niveau nécessaire, les stocks de reserve navalent pas été reconstitués après I désastre du camp d’Ojhri et Ion navait pour ainsi dire que peu prévu ou consritué de stocks avant Ia bataille. Non seulement Ia justesse stratégique de lattaque sur Jalalabad était douteuse, mais sa traduction en termes tactiques et logistiques Se rCvCla vite inadequate.

On avait également sous-estimé Ia résistance afghane. Ces soldars devaient combattre pour survivre. Quelques assassinats de prisonniers par les Moudjahidins dans les debuts les avait confirmé dans l’idée que se rendre navait aucun sens Us étaient soutenus par une énorme puissance de Ecu its avaient l’avanta doccuper des positions fortement defen dues leur nombre était equivalent sinon supérieur ceiui de teurs assaillants et leurs besoins logistiques étaient satisfaits. Les avions, notam ment des Antonov-12 de transport convertis en bombardiers, faisaient vingt sorties par jour. Its utilisaient des bombes Lourdes et des bombes a fragmentation qui explosaient au-dessus du terrain en éparpillant des sous-munitions antipersonnel sur lob jectif. Elles étaient extrêmement redoutables pour l’infanterie. C’etait comme SI on avait lançé une poign& de graviers sur une mare, mais six une étendue considerable. Bien que IAn ronov soit un avion a hélice assez lent, dans ces missions de bombar dement ii restait en hauteur, hors de portée des Stinger.

Ii y avait, en outre, l’effet du missile Scud, autant psychologique que physique. Trois batteries de ces missiles au moms avaient etC mises en place a Kaboul, entretenues et armées par du personnel soviétique. C’Ctaient des armes nouvelles, introduites pour contre-balancer te depart des Sovi&iques cites étaient dune technique compiexe, Ce qui expI 1- quait La presence de servants soviétiques. Une bacterie se composait de trois vehicules lanceurs, trois vChicutes d’accompagnemenc, chacun avec Un missile, uric unite mobile de mCrCorologie, un camion-cirerne remor quant une pompe Cr plusieurs yChicules de controle et ije commande menc. La mise en barcerie pour Ic cit prenait une heure. flit comporcait tine trés lorigue procedure de misc en place sur le site, urilisaot des théo dolites cc des appareils opriques, qui devair être terminCe avant de pou volt dresser Ic missile a Ia verricale pour I lancemeor.

Les Scud urilisés en Af portaienr une ogive explosive pesant plus dune ronne. Jalalabad se rrouvait rrès aisément a leur porrée. Le seul signal dalarme pour les Moudjahidins Salt it bang supersonique Cmis par le missile en franchissant Ic mur du son. C’étaient des armes pour vastes sutfaces, c’est-a-dire que ne pouvaient pas avoir une grari de pr&ision. Leurs manuels d’urilisation indiquaient p pour uric portCe comme celle de Kaboul ajalalabad, Ia moitié des missiles environ devait
tomber dans un cercie de 900 metres de rayon. Pius de 400 missiles Scud sabattirent parmi Its collines autour de Jalalabad durant le siege. Je crois que quatre au moms tombèrent sur Jalalabad.

Après quatre rnois de combat les Moudjahidiris ne parvinrent pas a semparer de Jalalabad. Ce ne fut pas une surprise pour moi, pas plus que pour tous ceux qui avaient pris Ia peine detudier ‘a situation. Leurs pertes Se montèrent a plus de 3.000 rues et blesses. Its dépenserent le peu de reserve de munitions quits avaient accumulees et ‘cut incapacité a se frayer un passage a travers les champs de mines et les installations defen- sives fit remonter le moral de leurs ennemis. La bataille de Jalalabad renouvela Ia confiance de FarmS afghane en sa propre capacité, comme elle fit savoir au monde entier que les Moudjahidins n’étaient pas encore prêts a marcher sur Kaboul. Ce fut un nouveau revers pour I Djihad, dont les Moudjahidins ne se soot pas encore remis aujourdhui. En outre, je Re crois pas que leurs dirigeants en aient tire les leçons.

L’ISI et les chth des partis commirent une bévue stratégique en passant trop tot de Ia guérilla a Ia guerre classique a outrance. Ils laggra- vèrent en choisissant Jalalabad, dont Ia prise naurait pas nécessairement renversé le régime communiste, Ce qui aurait été le cas pour Kaboul. Ils ne chercherent pas a bloquer les reserves afgbanes en exerçant une pres sion sur les aérodromes, comme celui de Kaboul ou Bagram, par exemple.

Cest au cours des dernières phases du siege que les hommes d’I-Iekmatyar attirèrent dans un traquenard les forces de Massoud, dans Ia province de Takhar, dCclenchant une reaction de vengeance qui se tradui- sit par les executions publiques dont nous avons pane an chapitre VIII. Cette guerre civile rotate éclatant entre les Moudjahidins 1 un moment aussi critique est significative de Ia fragilité du peu d’union qui existair encore pour le Djihad.

Sur le plan tactique, cétait l’exemple parfait de Ia manière dont ii ne faut pas conduire une bataille. II ny avait pas deffet de surprise des forces inferieures tentaient de mener une attaque frontale en plein jour contre des positions préparées I lavance. Les attaques étaient mal coot données et les Moudjahidins subirent sans aucun répit un barrage conti nu dobus et de bombes. La logistique fur nég de façon criante. A cause des reductions sur les fournirures américaines et de Ia perte de lintégralite du stock darmes de Ia reserve stratCgique a Ojhri, il ny avait pas assez de munitions dans ‘a plupart des cas pour alimenrer une grande offensive au dell dune semaine. Les dirigeants moudjahidins savaient tout cela mais ils persistèrent I appliquer leur plan.

Le general Gul fur limogé de son poste a 1ISI en juin 1989, lors quil fin clam pour tout le monde que Jalalabad était une catastrophe. Son engagement de deux ans avec le Djihad a dü être pour lui une expe rience amère. 11 était arrivé au moment oü Ia victoire était en Vue Il par tir lorsque ‘a dCfaite des Moudjahidins apparaissait avec netteté. La chute du soutien amCricain, lexplosion dOjhri, Ia catastrophe aénienne qui tua le President, les querelles politiques incessantes entre les leaders, qui ne cessêrent de se multiplier après I depart des SoviCriques, et finalenient Jalatabad, tout cela exigealt un bouc émissaire — I gCnérat Gut. Le Premier ministre Benazir Bhutto it renvoya dans t’armée d’oü ii était venu.

Son reniplaçant fin le général Shamsur Rabman Ka On Ic tira de sa retraite pour Ce poste. Zia sétait débarrassé de liii car Al avair eu Ia témérité de suggétet que Ic Président aurait dü renoncer au po de chef d’erar des armées, II suivir scrupuleusemerit Ia ligne de conduite des Américains, se pliant {eurs exigences er annulant ainsi touce possi bilité dune victoire des Moudjahidins. II tie parvint pas a maintenir t’union entre les membres du gouvernement provisoire.

Le Djihad tie se remit jamais de Jalalabad. Les Moudjahidins avaienc montré au monde quils avaient ea le courage et laptitude de mener une guerre de partisans an point de faire reculer une super-puis sance. Avec des inoyens pour combattre, a-vec [ Cause du Dj i et avec un minimum de conduite raisonnable des operations, 11 nauraient pas dü êrre battus. Si on lul retire ces soutiens, aucune armS ne peut gagner. L’histoire militaire est pleine denseignements, autant pour les so que pour les politidens. Ses ieçons sour nombreuses er fréquentes. La dif ficulté est de les apprendre.