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"Vous voulez savoir pourquoi il est stupide d'attquerJalalabad ?
Parce qu'il est stupide de perdre dix mille hommes...
Et si nous la prenons quand meme, qu'est -ce qui arrivera ?
Les Russes bombarderont notre merdier, voila ce qui arrivera”
Abdul Haq, commandant moudjahidin, mai 1988,
Robert U. Kaplan, Soldiers of God, 1990
Vers 10 h 30 d'un clair matin ensoleille au debut d’avri} 1988,
‘a yule de Itawalpindi fut secouée par tine explosion colossale.
Beaucoup de gens pensèrent que linde avait attaqu le Pakistan,
ou quon avait fait sauter notre bombe atomique ou notre centrale.
Un immense champignon de fumée noire s’elevait dans lair a des
milliers de
mkres. I annonçait le debut dune pluie de roquettes et de
missiles qul data mute Ia journée. Pendant les deux jours
suivants on put entendre I fracM er tes d&onations des
explosions secondaires. A douze kilometres de là, des gens
furent touchEs par des roquettes qui, nEtant pas armées Lart
heurcusement, nerplosèrenc pas. Tout le stock darrnes et de muni
dons de 1’!SJ pour !‘Afghanistan avair sauté au camp dOjhri — 1
manes. Pris de 30.000 roquettes, des milliers dobus de morriers,
des millions de cartouches pour armes iégeres, dinnombrables
mines anti char, munitions pour canons sans recul et missiles
Stinger furent aspires dans Ic plus spectaculaire et le plus
devastateur des feux dartifice que le Pakistan alla probablement
jamais voir.
Ce fut 1 chaos absolu. Pendant un moment, les routes autour du
camp furent couvertes de gens, de bicyciettes, de charrettes et
de voi rures, tandis que le sot Etait jonchE de caclavres ou de
mourants. I y eut prés de 100 morts et plus de 1.000 blesses,
dont cinq membres de iiSI tués C une crencaine de blesses.
Du
point de vue des ennemis du Djihad, Ic moment érait parfaite
ment choisi. Quelques jours plus tard, les Soviétiques allaient
signer les accords de Genève et Ic mois suivant commencerait
‘cur retrait d’Afgha nisran, en sachant que les Moudjahidins
éraienr privés dun seul coup de mutes leurs reserves de
munitions. Lexplosion se produisit a un moment o ie dep& était p
1 craquer en &it, i était surcharge par quatre mois de
fournitures au moms. Lorsque je me trouvais a Ojhri, nous
essayions de conserver les stocks au niveau Le plus bas
possible, utilisant I camp comme une installation de transit
aver des expeditions journa lières vers Peshawar. Le nouveau
système du general Gui consisant a condirionner des cargaisons
spéciaies composées des différents types darmes et de munitions
pour les nombreux commandants exigeait que Ion accumule a Ojhri
tous les types de fournitures. Ce nest que lorsqu’on avair
srocké chaque type en quanriré suffisante que lot, pouvait
confecüonner les cargaisons particulieres. Comme Ia panic du
pipeline dévolue a La CIA était irrégutiere, certains articles
particuLiers rnanquanc souvent dans les envois, les délais a
Rawalpindi étaient inevitablement longs. Cette lois-là, des
centaines de cargaisons devaient rester au depot durant des
semaines. Les choses étaient aggravCes par je fait que, durant
les trois mois précCdents, les cargaisons destinCes directement
aux com mandants I La frontiêre avalerit Cté retenues a cause
des rigueurs de l’hiver. Au moment exact ob les Moudjahidins
s’attendaient a cc que leurs reserves épuisées soient
reconstituées pour le debut des operations de prinremps, i ny
avait plus rien. S’il s’agissait dun sabotage délibérC, cétait
un coup de maître. Avant que Ia dernière roquette ne soit retom
bee, les accusations et fes recriminations aLlaient deja bon
train. Comment cela avait-il Pu Se produire ? Pourquoi avait-on
stocke autant de munitions dans une zone a ‘a population si
dense ? Qui Ctait respon sable ? Les autorirés civiles, menCes
par le Premier ministre, b1a l’artnée et VlSI. L’armée accusait
l’ISL dincompétence coupable, et f’armée, comme Le Premier
ministre, Se retournaient contre I généra! Akhtar. 11 y avait
plus dun an quit avait quitté VlSI mais il était celui qui avait
autorisé que Ion fasse d’Ojhri I principal dépôt d’armes pour I
Djihad i devair donc sobir Je blame, cest du nioins Ce que
pensaient ceux qui l’accusaient. Le &it que I President, comme
Ic Premier minis tre connaissent i’emptacement du camp, qu’il
Laient visité sans faire aucune objection sur ses aléas, était
opportunCment oublié. C’étair l’occa sion idéale pour abartre Ic
general Akhtar, coridamner l’armée et lIST. Le Président Zia,
qui étair roujours chef d’etat—major de l’armée, navait dautre
solution que de prendre Ia defense des militaires. Ses relations
avec Ic gouvernement civi étaient déjà tendues, de sorte quil ne
pouvait se ranger docilement d cOté des accusateurs de I’armée
et de 1151. II sou tint ses généraux, Akhtar et Gu en
particulier. Le gouvernement Se servit de cette tragédie pour
pousser crop loin son opposition aux mili taires. Quelques
semaines plus tard, lorsque le Premier ministre eut centé de
bloquer Ia promotion de certains généraux et réclame que les
resultats de route enquête fussent rendus publics, ii flit
renvoyé par Zia, qui en profita pour dissoudre les assemblées,
nationale et provinciales.
Un tribunal militaire d’investigation hit immédiatement
constitue pour enquêter sur le desastre. I était présidé par le
lieutenant general Lmran Khan, commandant le corps d’armée de
Rawalpindi. Celui-ci nétaic pas ravi de cette mission. Je suis
certain qu’il ne savaic que faire, car il était poussé dans une
direction par le Premier ministre et tire dans une autre par le
President. Je crois que Ic premier voulait que ion bMme le
général Akhtar tandis que le second insistait pour que tout soft
Ccouffé akIn de ne pas designer de coupable. Le résulcat mt
qu’Imram Khan res tait hesitant, Ce qui rendait fürieux en méme
cemps ses supérieurs, civil et militaire. En fin de compte, Ce
qui nest peut-être pas surprenant, le tribunal aboutit a une
conclusion qui nincriminait personne. Je ne sais avec certitude
si lexplosion fut atttribuée a un accident ou a un sabotage car
les conclusions de Ia cour ne furent jamais rendues publiques.
Mais je sais que personne na eté puni. Les généraux Akhtar et
Gui poursuivirent tous deux leur carriere. Ce fut le Premier
ministre qui perdit sa place.
Je fus cite comme témoin a l’enquete mais ne fus pas très impres
sionné par ses methodes ni par ses morth. Toutefiis, quelques
Faits ftn damencaux apparurent. Un feu avair pris dans une des
caisses contenant des roquettes égyptiennes, qui avaient ete
envoyées a VlSI par Ia CIA pour essais avant de les fournir aux
Moudjahidins. Contrairement toures les regles de sécurité, ces
roquettes avaient etC armées avec leurs fusées par les Egyptiens
avant lexpédition. Une caisse tomba a terre, soic a Ia suite
dune fausse man de i’équipe de déchargement dans le magasin,
soft quune faible charge explosive alt provoquC la chute. I y
cut alors une petite explosion qui provoqua lincendie. A cet
instant, plu sieurs personnes du magasin ayant ére blessées, le
personnel proche Se précipita pour les secourir et ‘es évacuer.
I fly eut aucune tentative pour &eindre le feu qui venait de
prendre car chacun Ctait trop occupé a trabs porter les blesses.
Au bout dune dizaine de minutes, l’entrepôt tout enrier sauca
dans un gigantesque coup de tonnerre.
Quant a La cause, ii ny euc, a ma connaissance, aucune réponse
definitive. Ce pouvait être un accident autant quun sabotage. Si
c’était un accident, ii ne pouvait pas Se produire a un pire
moment si Ion Se rCthe a ses effers sur La poursuite de Ia
guerre. La these de I’accident était étayée par Ia chute des
missiles égyptiens déjà armés due a une fausse maneuvre lun deux
explosa en tombant, causant un debut dincendie,
peut-&re dans Ia caisse en bois. Personne ne sattaqua au feu car
tous
étaient trop occupés avec les blesses, Ce qui lui permit de
prendre et de
declencher lexplosion principale. Ce n’était pas Ia premiere
Ibis qu’il y
avait Ic feu a Ojhri.
Un an auparavant presque jour pour jour, le feu avait pris dans
le
même magasin de munitions. Cette fois-la, ii était dA a Ia fuite
et a
linflammation du contenu de vieilles grenades au phosphore blanc
datant de Ia seconde guerre mondiale. Le sous-officier de
service avait
enfonce Ia porte et trainé a l’extérieur Ia caisse en cause sans
prendre
aucune garde a sa propre sécurité. Le feu ayant eté éteint, il
ny cut aucu-
ne explosion. Lenquête avait recommandé de redoubler de
precautions.
Le personnel dOjhri était donc conscient des dangers dincendie
et de Ia
nécessite de les combattre.
Ceux qui pensaient qu’il sagissait dun sabotage basaient leurs
arguments sur le fait que celui-ci était possible, et, Ce qui
était peut-être
aussi important, sur Ic choix du moment ideal, sur Ia
stupeuiante Coinci-
dence qua Ce moment Ic dépôt navait jamais eté aussi plein, que
ics
Sovietiques étaient sur Ic point de Se replier et quits
désiraient le faire en
étant harcelés le mains possible, et que loffensive de printemps
des
Moudjahidins dépendait de ces fournitures. La these du sabotage
pen-
chait pour le fait que les roquettes auraient été trafiquees en
Egypte Cu
au Pakistan, peut-être a Ia demande du KGB. Une lois entrcposées
dans
le dépôt, un système d pouvait être déclenché distance par
quelqu’un a I’extérieur du camp. Ou encore, Ic detonateur
pouvait avoit
été place par quelquun qui avait accès au magasin. Celui-ci
Ctait garde
24 heures sur 24, danc aucune personne Ctrangère ne pouvait y
pénétrer.
En cc cas, lexplosion initiale, qui avait Cause La chute de Ia
Caisse, pou-
vait avoir éte déclenchée par un mécanisme d’horLogerie, ou par
une corn-
mande a distance.
Sil y avait eu sabotage, les Soviétiques en détenaient le mobile
le
plus evident, mais, aussi tire par les cheveux que cela puisse
paraltre, les
Americains avaient aussi des raisons pour soubaiter que Ic
retrait sovié-
tique ne flit pas interrompu. Ainsi que je lai souligné, leur
politique
Ctair en train de Changer, its désiraient désormais un compromis,
ils you-
Iaient empêcher les fondamentalistes de gagner Ia guerre, et de
Ia sorte,
voir les Moudjahidins privés de munitions au moment critique
corres-
pondait bigrement icurs objectifs. Le doute que, peut-€tre
justement,
les Etats-Unis n’étaient pas entièrement innocents est renforcé
par le fait
que l’explosion flu suivie par Ia reduction de leurs fournitures
darmes.
Sils lavaient réellement voulu, je suis sür que dénormes
efforts auraient
éé fair pour rEapprovisionner te camp Ojhri. 11 ny en a aucune
trace en
réaiite les fournirures supplénienraires narrivèrent qu’au znois
de
d&embre suivant. La CIA savait quenvoyer des armes a cette
époque de
l’ann équivalait a ne rien faire parvenir effectivement aux
MoudjaFiidins
durant les trois mois suivants, au moment oü les Soviétiques
seraient par
ds. Tout s’éclaire un peu crop netrement. Pour moi, Ia
destruction de
routes les reserves d’armes et de munitions des Moudjahidins est
un des
tournants decisifs de La guerre. Au moment même oü les
Soviétiques
d&ersaient en Afghanistan des armes et des équipements a un
niveau
sans précédent, les Moudjahidins &aient privés des moyens dentre
prendre route operation prolongée o a grande echelle. Les gens
de lIS
demeuralent en état de choc pour un bon moment. Its ne
récupéraient
pas suftharnment pour dresser des plans stratégiques pout
emporter une
victoire sur le terrain, soit pendant, soit après I retrait
soviétique. Une
p&iode cruciale était gaspillée. Pour atteindre La victoire I
laquelle tout
I monde s’artendair, i trait vital que Ia période du retrait fur
uriliséc
pour programmer, entrainer, coordonner et combler les besoins
logis
tiques des Moudjahidins en différentes parties de I’Afghanistan.
Ces acti
vités auraient di être menées en accord avec une strategic
militaire refit-
chie c &re achevdes avant I’entrEe tie Ihiver. Rien tie La sorte
ne se
produisit. Cest au moment oti VlSI commençait a donner des
signes de
retablissement que lavion du Président Zia fur saboté, tuant Ic
géntral
Akhtar en même temps que lui. En lespace de six mois, le général
Alchtar avait été retire de 11Sf, Le camp dOjhri dttruit, ie
Président
assassint, de même quAkhtar er d’aurres officiers généraux, cc
les Etars
Unis faisaient savoir explicitement quits navaient plus
désorinais beau
coup d’enthousiasme pour soutenir Ic Diihad.
Dans ces circonstances ía rtponse Etait censCe être ía prise de
Jalalabad.
Vers Ic debut de 1987, Ic gCnéral Akhtar et moi étions certains
que
I dépatt des Sovietiques d’Afghanistan n’était plus quune
question de
temps. L986 avait été I’annte du discours oft Gorbatchev avait
mis son
c 1 nu, o ii avair propose un rerrait tie ses troupes éche sut
quatre ans, oft six regiments s’éraient effecti-vement replits
et oft ie
Stinger avait fait son apparition sur Ic terrain. Nous
commençâmes a dis
cuter d’une stratégie opérationnelle pour rCpondre a ces
tvènements et
arnener Ia guerre 1 uric heureuse conclusion après le depart
ties Russes.
Les relations du gtnéral Akhtar avec les Amtncains étaient
quekjue peu
fraiches et protocolaires. 11 me dit en plusieurs occasions quit
ne Se fiait
pas aux Américains pour continuer a soutenir sincèrement I
Ojihad si les Soviétiques sen allaient.J’avais tendance a écre
de cet avis car je connais sais leur antipathie pour les
fondamentalistes et leur désir de coir a Kaboul après ‘a guerre
un gouvernement narionalisre modéré.
Une des d its plus difficiles qu’ait a prendre un chef de par
tisans une fois que ses forces commencent a avoir I dessus est
le moment précis c I campagne o II doit prendre I’offensive, d
ii dolt passer cit Ia guérilla a La stratégie et a Ia tactique
conventionnelles. Cest une question cit perspicacicé. 11 dolt
évaluer avec soin Ia situation de l’ennemi. Celui-ci est-il
suffisamment affaibli, numériquement et matérietlement ? Est-il
dEmoralisé, mine de lintérleur ? Manque-t-iI des moyens de
conserver
ses unites convenablement équipées ? Si Ia réponse a ces
questions en positive, alors peut-&re le temps est-il venu de
transformer los partisans en combattants classiques. Mais avant
de faire ceta, le chef dolt aussi exa miner ses propres forces.
Ses hommes sent-its suffisamment entratnés pout adopter les
attaques conventionnelles coordonnées, et si oui, jusqu’à quel
niveau ? Possedent-its un bon soutien darmes lourdes ?
Peuvent-ils faire face a Ia maitrise probable de lair par
lennemi ? Les groupes disper sés peuvent-its être ravitaillés,
concentrés, puis coordonnés pour partici per des attaques
densemble ? Si Ia réponse en encore affirmative, ators, est-il
probablement temps de lancer loffensive qui Va emporter Ia déci
sion finale.
L’histoire militaire offre de nombreux exemples e le chef de Ia
guérilta, passé trop tot a ‘a phase conventionnelle, reçoit une
sCvère raclée qui a pour résulrar de retarder Ia campagne
pendant des mois, ou inême des années. Le général Giap commit
cette erreur centre les Français peu après 1950. Au d cit 1968,
au Vi&-nam, l’offensive communisee d Ter échoua, avec des pertes
de près de 45.000 hommes, car ses attaques furent ma coordonnées,
ses communications défaillantes, I’armée vi& namienne du sud
combattit correctement, elte n’était pas demoralisée,
pas plus que La population. Les Américains perdirent, comme les
Français, mais le haut commandement de leurs adversaires avait
mat eva tue Sc moment de faire monter les encheres.
En érudiant cette question, le général Akhtar et moi décid que,
même en labsence des forces terrestres soviétiques, ii serait
trop risque de passer a une stratégie convenrionnetle. Avant le
depart de 1151 du générat, nous avions établi une stratégie
opérationnelte a appliquer pendant et après I retrait soviCtique.
Son objectif était L’effondrement de Kabout. Si Ia population de
Kaboul, si l’armée afghane de Kaboul abandonnaient Ia lutte, Ia
guerre serait gagnée mais nous ne pensions pas que cola surviefi
drait a Ia suite dune attaque directe. 11 fattait isoler Kaboul,
laffamer, Ia
laisser sans carburant, sans hornmes et sans munitions Ia
garnison clevait être démorallsée et privéc des moyens de se
barrio. Aiors, er seulement a Ce point, nous étions certains
quits Se rendraient o se retournetaienc contre teurs dirigeants
communistes. Nous ne pensions pas que fes Moudjahidins fussent
probabiement jamais prêts pour une guerre conven rionnelle, ni
même que e fin obligaroire. Nous pensions quil failait poursuive
Ia seratCgie des mi de coups daiguille, mais en mertanc [ stir
ICabOUl et ses tignes de ravitaillement.
MAP p-291
La carte if 22 montre cc que nous avions en tête. Kaboul devair
être cerné par des bases moudjahidins d’oi partiraicnc de
continuetles attaques. Koh-i-Safi servirait de base principale
pour nos efforts contre
l’aeroport de Kaboul, qui devait être rendu inutilisable. Une
série de
positions de blocage devait être établie le long des principales
routes de
communication, de Ia frontière sovieto-afghane vers Kaboul et
Kandahar
pour ôter tout soutien logistique au régime afghan. Les
positions de blo-
cage les plus puissantes devraient Se trouver autour du tunnel
de Salang,
goulot d&ranglement pour Kaboul. Nous comptions que ‘a menace
sur
c point drainerait hors de Kaboul des éléments destinés a
dégaget Ia
route, Ce qui nous fournirait de bonnes occasions d’embuscades.
Enfin, les
Moudjahidins contiendraient et fixeraient, sans les attaquer ni
tenter de
les prendre, toutes les garnisons afghanes restantes.
Nous ne pouvions bien entendu pas decider du moment oti nous
nous mettrions en position car U dependait du calendrier de
repli des
Soviétiques, du temps (en hiver) et de notre capacitC a mettre
en place au
bon endroir Ics équipements nCcessaires. Avant que nous
puissions pous
ser cette strategic plus avant, Ic general Akhtar quitta VlS et
je pris ma
retraite en aoüt 1987. Avril 1988 fin Ic mois du dCsastre du
camp
dOjhri Ic tetrait soviétique commença I mois suivant le
Président Zia
et le général Akhtar périrenc dans laccident d’avion en aoür ;
les Etats-
Unis commencèrent a réduire les fournitures d’armes Ihiver
1988-89
fut particulièrement rigoureux. Les Sovietiques s’étaient
retires vets Ia
mi-fevrier 1989 et en mats les Moudjahidins se mirent a Ia
guerre con-
ventionnelle par une attaque a grande échelle, non point sur
Kaboul,
mais surJalalabad.
Pourquoi une telle attaque füt-elle lancée ? Pourquoi
n’existait-il
aucun plan stratégique pout finit Ia guetre après le depart des
Sovietiques ? Ii est malaise de tépondre a ces questions. Une
explication par-
tielle reside dans I’euphotie, l’exultation qui s’emparèrent de
tous a la
perspective dune victoire facile et imminente. Les Chefs et les
comman
dants moudjahidins commirent sans doute lerreur fatale de
considéret
que Ic gouvernement communiste seffondterait vers I milieu de
1989,
et que, sans Ia presence des Soviétiques, sa d était inevitable.
Cette
attitude fin aggravée pat le fait que ‘a plupart des
Moudjahidins ne pen-
saient plus qua faire des projets pour l’apres-guerte et des
matxruvres
politiques. Le gouvernement provisoire afghan avait été formé en
decembre 1988 et siégeait a Peshawar. Bien quil ne fin pas
reconnu par
Ia communauté internationale, ses membres Se voyaient déjà sur
Ic point
de prendre Ic pouvoir en Afghanistan quelques mois plus tard. La
poli-
tique de Peshawar devint plus importante que les operations
militaires.
Alors que Ia guerre était loin d’être gagnCe, lopinion qui
prévalait étaic
qu’il fallait absolument se trouver a Peshawar, pour s’assurer
un poste dans le gouvernement provisoire, plutôt que de risquer
sa vie et sa sante
sur le terrain.
Le gouvernement provisoire, qui était en fait controlé par les
septpartis, soutenu par le Pakistan, apparemment avec Ic renfort de
ISI, choi
sit Jalalabad comme premier objectif de sa stratégie
poscsoviêtique.ll
sagissait dune attaque classique contre une cite importante (mais
pas
contre Ia ville-cle de Kaboul). On pensait que I temps était
venu daban
donner Ia guerre de partisans. Jalalabad était une cible
tentante car elk Se
trouvait tout près (50 kilomètres) de la frontiere du Pakistan,
au Bec de
Perroquet. Cela voulaic dire que les renforts moudjahidins cc
les fourni
tures pourraient étre acheminés rapidement et facilement vers Ic
front.
Une route importante menait a Peshawar par Ic col de Khyber. Une
vic
wire permet an gouvernement provisoire de Se transporter
aisément a
Jalalabad. On pourrait alors proclamer qu’une panic du
territoire afghan
érait liberée et qu’un nouveau gouvernement sy était êtabli. Les
objectifs
poliriques avalent une certaine valeur mais leur accomplissement
dépen
daft du succès des armes. Les Moudjahidins seraienc-ils capables
d’assiéger
et de prendre dassaut Ia cite, et dans l’afturmative, l’armée
afghane seffon
drerait-elle, on serait-elle seulement écrasée ? Par dessus
tout, Ia perte de
Jalalabad entraineraic-elle par suite celle de Kaboul.
Je crois que Ic général Gui en arriva a se persuader Iui-méme
que
Ce projet était judicicux sur le plan militaire, en panic sous
linfluence de
ses jeunes coliaborateurs, en partie sous celle des chefs de
parris, et égale
ment sous Ia pression du gouvernement pakistanais qui voyait là
un
moyen de renvoyer en Afghanistan tous les policiciens de
Peshawar ainsi
que leuns innombrables partisans. La capture facile de garnisons
plus
petites a Banikot, Azmar ec Asadabad dans Ia vallée du Kunar
ajouta a
l’exces de confiance des Moudjahidins.
Par contraste avec Ia strategic militaire douteuse des
Moudjahidins,
celle des Afghans était simple et same. Pour survivre, its
devaient saccro
cher Kaboul et si possible aux principaux centres de population
cc
bases militaires. La carte n° 22 explique leur situation
stratégique. Pour
réussir ils devaient concentrer teurs ressources en hommes et en
muni
tions et ne pas soccuper de Ia chute eventuelle de postes
mineurs. Ils
devaient conserver leur capacicé de renforcer leurs positions
importantes
par voie aCrienne si nécessaire, et par dessus tout sassurer que
Kaboul fiat
approvisionnée en nourriture et en ftiurnitures militaires.
Les Soviétiques conrinuaient a fournir un soutien logistique
plus
que généreux. Bien que pen de leurs conseillers flissent restés
sir place, lAfghanistan demeurait leur guerre, de même que le
Viêt-nam était resré tine guerre américaine, après quiis eussent
laisse leur allié se débrouu tout seul. L’argent et le materiel
arrivaient en grandes quantités. La guerre pouvait Se poursuivre
grace aux rransfetts massifs d’arnies er d’eguipe ments laisses
sur place, autant que par i’effort énorme de réapprovisionne
merit. En 1988, Its Soviériques laisserenr a leut depart plus
cit 1.000 vélii cules blind On estime que durant les six
premiers mois de 1989, un milliard er demi d’equipements
militaires fut transfér an régime de Kaboul, incluant 500
missiles sol-sol Scud. L’armée afghane avait encore une
écrasante supériorité en Ce que j’appelle les rrois A” — Arme
blindS, Artillerie et Aviation. Si tile pouvait utiliser ces
atouts dans La bataille, si cUe pouvait Les coordonner
efficacement, alors Les Moudjahidins seraient battus. Les
Moudjahidins avaient linitiative, mais Al fallait quils
i’emploie autant sur le plan strategique gut sur Le plan
tactique.
En mars 1989, les Moudjahidins avaient rassemblé près de 7.000
hommes dans its collines autour de Jala Néarnnoins, Leur attaque
imminente ne pouvait bénéflcier de Ia surprise car elie avait ét
annon cée avec trop de publicité. La garnison de Jalaiabad
savait Ce qui alla arriver et avait pris les precautions
nécessaires. La liC Division avait été envoyée en renfort, ainsi
que dautres unites que Ion avait déployCes dans un périm de
defense, Des bunkers, des barbelS et de vasres Champs de mines
entouraient Jalalabad. Les defenses extétieures séten daient
jusqu’à 20 kiiomètres de Ia yule, en particulier vers lest. La
route n 1, le lien avec Kaboul, était protégée par de nombreux
postes sur mute sa longueur. La carte n° 23 représente le plan
approximatif des defenses afghanes ainsi que les principales
particularirés topographiques dimporranCe tactique.
L’attaque moudjahidin cornmença au debut de mars par un assaut
frontal direct de lest, en remontant La vallée de Ia rivière
ICabouL et sur les deux côtés de La route n° I. Le premier
objectif était La position Samarkel, sur Ia route a i 2
kilometres au sud-est de Jalalabad. La cohue des combatrants se
ma sous It couverr dun dense barrage de roquettes, mortiers er
mitrailleuses. Leur élan initial et leur enthousiasme les potta
en avant. La cr orientale de Samarkel tornba puis peu de temps
après it petit village lui-merne. Bientôt, Le terrain d’aviarion,
a trois kilometres seulement de La yule, fht pris par des
guerriers ivres de joie poussant leur cri de guerre. Cette
avance fur conduite par piusieurs chars T-55 qui avaienr été
captures, montés par des guérulleros. Je presume que Ce fiat Ia
seUle bataille de chars de toure Ia guerre. Le SUCCèS des
Moudjahidins fut de courte durée, car l’emploi coordonné des
trois A” Its reconduisit hors de ‘a piste.
Map p-295 La bataille tomba graduellement dans une impasse, avec de
plus en plus de Moudjabidins aspires dans le combat, mais
incapables de coordon ncr leurs efforts et gaspillant des vies
humaines qui ne faisaient qu’accrottre l’échec au lieu de
l’éviter. Bien quil y eut près de huit com mandants de haut
grade déployés avec leurs groupes, il ny avait aucun chef
supreme qui puisse exiger Ia discipline ou concevoir un plan
tactique judicieux. Les attaques étaient menées invariablement
de jour, les Moudjahidins Se transporrant au petit matin a pied
ou a bicyclette vets les lieux du combat pour une journée de
lutte, puis retournant au crepuscule dormir dans les villages
abandonnes de Ia riche campagne environnante. Depuis le debut, un flot régulier de réfiigies misCrables,
vieillards, femmes et enfants, Se tratnait vets le Pakistan. En
juin, 20.000 y étaient arrives. Pendant cc temps, Ic siege de
Jalalabad sérernisait, les Muja hidins Se révélant incapables
d’exploirer leur succès initial. Un des fac teurs décisifs ic
lechec des assaillants était le manque de cooperation entre les
commandants. us attaquaient quand bon leur semblait, sans avoir
I’idée de concentrer et de coordonner leurs efforts. Ainsi que
Ic disait un commandant exaspéré, cite par Ic Sunday Times, I ny
a aucune coordination. Quand, dun côcé, les Moudjahidins
attaquent Ct maintien nent ‘a pression, de i’autre cOre, les
Moudjahidins continuent a dormir. Cette absence dun plan
densemble conduisit a de nombreux contre temps. La route vitale
vets Kaboul, qui, après Ia fermeture de l’aCroport, était
pratiquement Ia seule vole pour les renforts Cr les
approvisionne ments vers Jalalabad, fur prise par les partisans.
Mais au lieu dinrerdire cette route de maniere permanent; les
Moudjahidins y mettaient des groupes a tour de rOle, ce qui
permettait aux convois ennemis de conti nuer a sy faufiler. Tout au long davril, de mai et de juin, Ia position des Moudjahi
dins empira graduellement. Au bout de quelques semaines, on se
trouva I court de munitions. Lenorme dépense, er parfois le
gaspillage, des pre miers jours navait rien arrange. Les envois
américains étaient toujours en grande partie au-dessous du
niveau nécessaire, les stocks de reserve navalent pas été
reconstitués après I désastre du camp d’Ojhri et Ion navait pour
ainsi dire que peu prévu ou consritué de stocks avant Ia
bataille. Non seulement Ia justesse stratégique de lattaque sur
Jalalabad était douteuse, mais sa traduction en termes tactiques
et logistiques Se rCvCla vite inadequate. On avait également sous-estimé Ia résistance afghane. Ces
soldars devaient combattre pour survivre. Quelques assassinats
de prisonniers par les Moudjahidins dans les debuts les avait
confirmé dans l’idée que se rendre navait aucun sens Us étaient
soutenus par une énorme puissance
de Ecu its avaient l’avanta doccuper des positions fortement
defen
dues leur nombre était equivalent sinon supérieur ceiui de teurs
assaillants et leurs besoins logistiques étaient satisfaits. Les
avions, notam ment des Antonov-12 de transport convertis en
bombardiers, faisaient
vingt sorties par jour. Its utilisaient des bombes Lourdes et
des bombes a
fragmentation qui explosaient au-dessus du terrain en
éparpillant des
sous-munitions antipersonnel sur lob jectif. Elles étaient
extrêmement
redoutables pour l’infanterie. C’etait comme SI on avait lançé
une poign&
de graviers sur une mare, mais six une étendue considerable.
Bien que
IAn ronov soit un avion a hélice assez lent, dans ces missions
de bombar
dement ii restait en hauteur, hors de portée des Stinger. Ii y avait, en outre, l’effet du missile Scud, autant
psychologique
que physique. Trois batteries de ces missiles au moms avaient
etC mises
en place a Kaboul, entretenues et armées par du personnel
soviétique.
C’Ctaient des armes nouvelles, introduites pour contre-balancer
te depart
des Sovi&iques cites étaient dune technique compiexe, Ce qui
expI 1-
quait La presence de servants soviétiques. Une bacterie se
composait de
trois vehicules lanceurs, trois vChicutes d’accompagnemenc,
chacun avec
Un missile, uric unite mobile de mCrCorologie, un camion-cirerne
remor
quant une pompe Cr plusieurs yChicules de controle et ije
commande
menc. La mise en barcerie pour Ic cit prenait une heure. flit
comporcait
tine trés lorigue procedure de misc en place sur le site,
urilisaot des théo
dolites cc des appareils opriques, qui devair être terminCe
avant de pou
volt dresser Ic missile a Ia verricale pour I lancemeor. Les Scud urilisés en Af portaienr une ogive explosive
pesant plus dune ronne. Jalalabad se rrouvait rrès aisément a
leur porrée.
Le seul signal dalarme pour les Moudjahidins Salt it bang
supersonique
Cmis par le missile en franchissant Ic mur du son. C’étaient des
armes
pour vastes sutfaces, c’est-a-dire que ne pouvaient pas avoir
une grari
de pr&ision. Leurs manuels d’urilisation indiquaient p pour uric
portCe
comme celle de Kaboul ajalalabad, Ia moitié des missiles environ
devait
tomber dans un cercie de 900 metres de rayon. Pius de 400
missiles Scud
sabattirent parmi Its collines autour de Jalalabad durant le
siege. Je crois
que quatre au moms tombèrent sur Jalalabad. Après quatre rnois de combat les Moudjahidiris ne parvinrent pas
a
semparer de Jalalabad. Ce ne fut pas une surprise pour moi, pas
plus que
pour tous ceux qui avaient pris Ia peine detudier ‘a situation.
Leurs
pertes Se montèrent a plus de 3.000 rues et blesses. Its
dépenserent le peu
de reserve de munitions quits avaient accumulees et ‘cut
incapacité a se frayer un passage a travers les champs de mines
et les installations defen-
sives fit remonter le moral de leurs ennemis. La bataille de
Jalalabad
renouvela Ia confiance de FarmS afghane en sa propre capacité,
comme
elle fit savoir au monde entier que les Moudjahidins n’étaient
pas encore
prêts a marcher sur Kaboul. Ce fut un nouveau revers pour I
Djihad,
dont les Moudjahidins ne se soot pas encore remis aujourdhui. En
outre,
je Re crois pas que leurs dirigeants en aient tire les leçons. L’ISI et les chth des partis commirent une bévue stratégique en
passant trop tot de Ia guérilla a Ia guerre classique a outrance.
Ils laggra-
vèrent en choisissant Jalalabad, dont Ia prise naurait pas
nécessairement
renversé le régime communiste, Ce qui aurait été le cas pour
Kaboul. Ils
ne chercherent pas a bloquer les reserves afgbanes en exerçant
une pres
sion sur les aérodromes, comme celui de Kaboul ou Bagram, par
exemple. Cest au cours des dernières phases du siege que les hommes
d’I-Iekmatyar attirèrent dans un traquenard les forces de
Massoud, dans Ia
province de Takhar, dCclenchant une reaction de vengeance qui se
tradui-
sit par les executions publiques dont nous avons pane an
chapitre VIII.
Cette guerre civile rotate éclatant entre les Moudjahidins 1 un
moment
aussi critique est significative de Ia fragilité du peu d’union
qui existair
encore pour le Djihad. Sur le plan tactique, cétait l’exemple parfait de Ia manière
dont ii ne faut pas conduire une bataille. II ny avait pas
deffet de surprise des forces inferieures tentaient de mener une
attaque frontale en plein jour contre des positions préparées I
lavance. Les attaques étaient mal coot données et les
Moudjahidins subirent sans aucun répit un barrage conti nu dobus
et de bombes. La logistique fur nég de façon criante. A cause
des reductions sur les fournirures américaines et de Ia perte de
lintégralite du stock darmes de Ia reserve stratCgique a Ojhri,
il ny avait pas assez de munitions dans ‘a plupart des cas pour
alimenrer une grande offensive au dell dune semaine. Les
dirigeants moudjahidins savaient tout cela mais ils persistèrent
I appliquer leur plan. Le general Gul fur limogé de son poste a 1ISI en juin 1989, lors
quil fin clam pour tout le monde que Jalalabad était une
catastrophe. Son engagement de deux ans avec le Djihad a dü être
pour lui une expe rience amère. 11 était arrivé au moment oü Ia
victoire était en Vue Il par tir lorsque ‘a dCfaite des
Moudjahidins apparaissait avec netteté. La chute du soutien
amCricain, lexplosion dOjhri, Ia catastrophe aénienne qui tua le
President, les querelles politiques incessantes entre les
leaders, qui ne cessêrent de se multiplier après I depart des
SoviCriques, et finalenient Jalatabad, tout cela exigealt un
bouc émissaire — I gCnérat Gut. Le Premier ministre Benazir
Bhutto it renvoya dans t’armée d’oü ii était venu. Son reniplaçant fin le général Shamsur Rabman Ka On Ic tira de
sa retraite pour Ce poste. Zia sétait débarrassé de liii car Al
avair eu Ia témérité de suggétet que Ic Président aurait dü
renoncer au po de chef d’erar des armées, II suivir
scrupuleusemerit Ia ligne de conduite des Américains, se pliant
{eurs exigences er annulant ainsi touce possi bilité dune
victoire des Moudjahidins. II tie parvint pas a maintenir
t’union entre les membres du gouvernement provisoire. Le Djihad tie se remit jamais de Jalalabad. Les Moudjahidins
avaienc montré au monde quils avaient ea le courage et laptitude
de mener une guerre de partisans an point de faire reculer une
super-puis sance. Avec des inoyens pour combattre, a-vec [ Cause
du Dj i et avec un minimum de conduite raisonnable des
operations, 11 nauraient pas dü êrre battus. Si on lul retire
ces soutiens, aucune armS ne peut gagner. L’histoire militaire
est pleine denseignements, autant pour les so que pour les
politidens. Ses ieçons sour nombreuses er fréquentes. La dif
ficulté est de les apprendre.
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